Un monument de la gouvernance territoriale s’est éteint
Comment parler de cet homme discret qui avait horreur d’être enfermé dans des considérations futiles et mondaines ?
Comment parler de cet homme discret qui a rendu son dernier soupir ce dimanche 22 mars 2026 dans la capitale sénégalaise et qui fut un acteur incontournable de la vie publique sénégalaise pour avoir consacré plus de trente ans au service du développement local de son pays ?
Déjà, à la levée du corps qui a eu lieu à l’hôpital Principal de Dakar, marquant les adieux de celui qui peut être considéré comme un des monuments les plus solides de la gouvernance territoriale au Sénégal, et même en Afrique, une foule immense, indescriptible, composée de parlementaires, d’élus locaux, de figures religieuses, d’hommes politiques et de simples citoyens ont tenu à lui rendre un vibrant hommage. Le nombre impressionnant de voitures constituant le cortège funèbre ayant accompagné le défunt jusqu’à la mosquée Serigne Babacar Sy à Tivaouane, pour la prière mortuaire, puis l’inhumation dans son village natal à Taïba Ndiaye où les populations de cette commune dont il fut le magistrat local pendant plus de trois décennies, ont tenu à lui rendre un dernier hommage, inoubliable et historique par l’ampleur de la mobilisation sociale et populaire.
S’il en est ainsi, c’est parce que ce natif de Taïba Ndiaye n’était pas seulement perçu comme ancien député et ex-vice-président de l’Assemblée nationale du Sénégal ni simplement comme ancien maire, mais c’est parce que le président Alé Lô avait signé un pacte avec son terroir, en prenant en charge les urgences et les aspirations du Sénégal des profondeurs. C’est dire que l’action sous son magistère avait la noblesse discrète des bâtisseurs de l’utile et du durable, ce qui a permis à Taïba Ndiaye de voir se dessiner des avancées significatives et concrètes avec l’électricité dans les plus petits hamos, des établissements scolaires pour ouvrir les portes de l’avenir de la jeunesse, des structures de santé avec un projet d’hôpital de niveau 2 dont le financement était bouclé, des pistes de production pour relier des champs à l’espérance du progrès et de la modernité. C’est ainsi que le président Alé Lô, qui a légué à sa commune un héritage gravé dans la pierre, n’était pas perçu seulement comme un élu, mais il incarnait la mémoire vivante de la gouvernance territoriale. C’est non sans raison que son successeur à la mairie de Taïba Ndiaye, Assane Ndiaye, saluait en lui une «figure emblématique». Pour honorer sa mémoire et son dévouement, la municipalité a annoncé son intention de baptiser l’une des infrastructures majeures de la commune du nom de Alé Lô. Ancien parlementaire, figure historique de la gouvernance locale et bâtisseur de la commune de Taïba Ndiaye, Alé Lô laisse derrière lui un héritage politique et administratif d’une richesse prodigieuse. Son histoire est intimement liée à celle de la décentralisation au Sénégal. Elu président du Conseil rural de Taïba Ndiaye dès 1990, il a su accompagner les mutations profondes du pays. En 2013, à la faveur de la réforme de l’Acte 3 de la décentralisation, il devient le premier maire de cette localité érigée en commune, poste qu’il occupera jusqu’en janvier 2022. Avec cinq (5) mandats consécutifs d’élu local, Alé Lô détient incontestablement la palme de longévité dans les collectivités territoriales.
Son expertise ne s’arrêtait pas aux frontières de sa municipalité. Fondateur de l’Association des communautés rurales du Sénégal, il a également présidé pendant plusieurs années l’Union des associations des élus locaux (Uael) du Sénégal. Pour avoir eu le privilège et l’honneur d’avoir été un représentant permanent de cette structure auprès de beaucoup d’institutions de la place en tant que président du Conseil régional de Dakar (éducation, santé, environnement,…), je mesure le leadership du président Alé Lô et l’appréciation positive que les Ptf (Partenaires techniques et financiers) avaient de lui. J’ai eu le privilège d’avoir accompagné le président Lô dans beaucoup de missions dans le cadre de la coopération décentralisée et de la diplomatie des villes dans beaucoup de pays en Afrique et dans le monde. C’est à ces occasions que j’ai découvert le leadership étincelant et l’envergure intellectuelle, scientifique et politique du président Alé Lô.
L’enfant prodige de Taïba Ndiaye n’est pas seulement un homme qui a occupé des fonctions ; il les a habitées. Assureur de profession, ayant reçu une solide formation à l’Institut international des assurances de Yaoundé, il aurait pu se contenter d’une trajectoire professionnelle accomplie. Mais très tôt, il a choisi de mettre ses compétences et son génie au service d’un horizon plus vaste : celui du développement du monde rural dont il disait avec un brin de fierté : «J’ai choisi de rester le défenseur du monde rural au moment où personne n’en voulait.»
En parcourant d’un long regard sa trajectoire politique, on découvre à quel point le monde rural est devenu pour lui une conviction profonde. La longévité rare qu’il a incarnée, non pas comme simple permanence dans le pouvoir, mais comme continuité dans l’engagement et la durabilité, a forgé en lui un sens élevé de la patience, de l’observation, de la tolérance, de l’écoute, de la générosité et du partage. Artisan infatigable de la gouvernance territoriale dont il est devenu un orfèvre et un maître incontesté et incontestable, le président Alé Lo a su imprimer d’une empreinte indélébile l’histoire de la décentralisation au Sénégal et en Afrique, depuis l’acte 1 en 1972 jusqu’au récent acte IV en 2026.
Mais, ce ne serait pas connaître Alé Lô que de le réduire à cette seule dimension. Il était beaucoup plus que cela. L’époux de la fille aînée de feu le vénéré Abdou Aziz Sy Al Amine, Sokhna Mame Fama Sy, épouse fidèle et aimante, était un concentré de qualités humaines, reconnu pour sa foi profonde et son attachement constant aux valeurs islamiques. Musulman fervent et dévoué, il vivait dans le respect des préceptes de l’islam. Comme l’a fait observer un éminent journaliste, «son ancrage spirituel se nourrissait à la source de la tidiania et sans doute de son lien étroit avec la famille Sy de Tivaoune». Comme l’a dit l’adage, les grands arbres tombent, mais il en est des baobabs qui continuent de nourrir la terre longtemps après leur chute. Le président Alé Lô est de ceux-là.
Les morts vivent tant qu’on les aime. Nous qui avons connu et aimé Alé Lô, nous prions pour que sa mémoire reste gravée à jamais dans nos mémoires et prions pour que le Tout Puissant l’accueille dans son Paradis éternel.
Ousmane BADIANE
Ancien président du Conseil Régional de Dakar
