Lors du Conseil des ministres du 15 avril 2026, le président de la République a instruit le Premier ministre d’engager une réflexion stratégique sur la gouvernance de la Couverture sanitaire universelle (Csu), ainsi que sur les mécanismes de financement durable du système de santé. Cette orientation traduit l’importance accordée à un enjeu majeur : garantir un accès équitable à des soins de santé de qualité pour l’ensemble des populations.
Une gouvernance par nature multisectorielle
La gouvernance de la Csu relève légitimement du chef du gouvernement en raison de son caractère multisectoriel. En effet, les trois objectifs fondamentaux de la Csu : (i) l’amélioration de l’offre de santé, (ii) la réduction des risques financiers liés à la maladie et (iii) la maîtrise des déterminants sociaux de la santé, impliquent l’intervention coordonnée de plusieurs départements ministériels.
L’amélioration de l’offre de santé relève principalement du ministère en charge de la Santé, avec l’appui d’autres secteurs, notamment les Forces armées et l’Education.
La réduction des risques financiers mobilise plusieurs acteurs tels que les ministères des Finances et du Travail -à travers la tutelle des Institutions de prévoyance maladie (Ipm)-, ainsi que les dispositifs de couverture destinés au secteur informel et rural, incluant l’Agence sénégalaise de la Csu (Sen-Csu) et les mutuelles sociales.
Enfin, l’action sur les déterminants sociaux de la santé engage des secteurs variés tels que l’Environnement, l’Hydraulique, l’Agriculture, l’Elevage et les Transports.
Les limites actuelles du dispositif de gouvernance
L’évaluation de la Stratégie nationale de financement de la santé (Snfs), réalisée par une équipe de l’Organisation mondiale de la santé (Oms), a mis en évidence des insuffisances majeures en matière de gouvernance. Celles-ci tiennent notamment à la faible fonctionnalité du comité de pilotage initialement placé sous la présidence du ministère de la Santé.
Compte tenu de sa nature multisectorielle, les évaluateurs ont recommandé de placer ce dispositif sous l’autorité du Premier ministre, une orientation en parfaite cohérente avec les instructions présidentielles.
Par ailleurs, la gouvernance de la Snfs s’inscrit directement dans celle de la Csu, dans la mesure où cette stratégie constitue, selon l’Oms, un instrument de mise en œuvre de la Csu. Le document stratégique qui lui succède, le Plan stratégique de développement de la Csu, confirme cette perspective.
Des réformes nécessaires par pilier
L’analyse sectorielle met en évidence plusieurs axes de réforme.
En matière d’offre de santé, les cadres de référence -notamment le Plan national de développement sanitaire (Pnds) et la Lettre de politique sectorielle (Lps)-, ainsi que les textes relatifs à la réforme hospitalière, méritent d’être consolidés. Il convient de renforcer la fonction de régulation du ministère de la Santé, de promouvoir une culture de redevabilité et de garantir la cohérence des textes régissant les établissements publics de santé avec la loi d’orientation relative au secteur parapublic.
S’agissant de la protection financière, la fragmentation du système d’assurance maladie constitue une limite objective. La mise en place d’un organisme unique couvrant l’ensemble des catégories sociales (agents de l’Etat, travailleurs du secteur privé, du secteur informel et rural) apparaît comme une réforme structurante. Elle devrait s’accompagner de mécanismes d’exemption ciblés pour les populations vulnérables, de l’adoption d’un paquet de soins essentiels et de tarifs adaptés, ainsi que de la généralisation de l’assurance maladie obligatoire couplée à des mécanismes d’adhésion systématique.
Concernant les déterminants de la santé, le changement de paradigme en faveur de la prévention et de la promotion de la santé doit être concrètement mis en œuvre. Cela implique un rééquilibrage des ressources en faveur des interventions préventives, et un renforcement des soins de santé primaires. Les approches telles que «One Health» et «La santé dans toutes les politiques» doivent être pleinement opérationnalisées.
Pour un pilotage stratégique au niveau de la Primature
Au regard de ces enjeux, la Primature apparaît comme le niveau institutionnel le plus approprié pour assurer la coordination globale de la Csu. Elle devrait s’appuyer sur un dispositif inclusif réunissant l’ensemble des parties prenantes, sous l’autorité du Premier ministre, afin de garantir l’effectivité de l’approche multisectorielle.
Les enjeux du financement durable
La question du financement constitue un levier déterminant. L’Etat doit demeurer la principale source de financement du système de santé, conformément aux engagements internationaux, notamment la Déclaration d’Abuja qui recommande d’allouer au moins 15% du budget national à la santé. Le renforcement du financement domestique est ainsi une condition essentielle de la souveraineté sanitaire.
Toutefois, la dépendance vis-à-vis des partenaires techniques et financiers expose le système à des incertitudes, en raison de la volatilité de ces ressources.
Dans ce contexte, des sources complémentaires doivent être mobilisées, notamment les financements innovants (tels que les taxes sur les produits nocifs pour la santé), la contribution du secteur privé et l’implication accrue des collectivités territoriales. Bien que secondaires, ces ressources peuvent constituer un appui significatif.
Conclusion
La réussite de la Csu au Sénégal repose sur une réforme ambitieuse de sa gouvernance et de son financement. Un pilotage stratégique assuré au niveau de la Primature, combiné à une rationalisation du système d’assurance maladie et à un renforcement du financement domestique, constitue une voie prometteuse.
Par ailleurs, une réorientation vers la prévention et les déterminants sociaux de la santé apparaît indispensable pour garantir la durabilité des acquis.
Mame Abdoulaye GUEYE
Administrateur de Service de Santé à la retraite
