La publication de la liste des 59 enseignants-chercheurs sénégalais, recrutés par l’Etat guinéen, doit provoquer un électrochoc national. Il ne s’agit ni d’un fait divers ni d’une simple mobilité académique entre pays frères. C’est un signal d’alarme grave adressé aux autorités sénégalaises, en particulier au ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation. Derrière cette liste, se cache une réalité inquiétante. Le Sénégal est en train de perdre, sans véritable débat public ni stratégie d’anticipation, une partie importante de son capital scientifique le plus qualifié.
La lecture attentive des profils concernés révèle une vérité souvent occultée dans le débat public. Ce ne sont pas des compétences secondaires qui quittent le pays, mais des enseignants-chercheurs de haut niveau, issus de domaines stratégiques pour le développement national. On y trouve des professeurs titulaires en mathématiques fondamentales, en physique de pointe, en droit, en économie, en climatologie, mais aussi des spécialistes en Intelligence artificielle, data science, cybersécurité, robotique, énergies renouvelables, équations différentielles, deep learning. S’y ajoutent des chercheurs en philosophie, en anthropologie et en sciences humaines et sociales, disciplines indispensables à la formation de l’esprit critique et à la compréhension des mutations sociales. Ce sont précisément les compétences que le Sénégal affirme vouloir mobiliser pour son émergence qui s’en vont aujourd’hui renforcer les systèmes universitaires d’ailleurs.
Cette situation apparaît d’autant plus paradoxale que l’Université sénégalaise est déjà sous forte tension. Les effectifs étudiants sont pléthoriques, l’encadrement pédagogique insuffisant et les conditions de travail des enseignants souvent dégradées. Dans le même temps, l’enseignement moyen et secondaire souffre d’un déficit criard de professeurs, notamment en mathématiques, en sciences physiques, en sciences de la vie et de la terre et en philosophie. Dans de nombreux établissements, des élèves sont encadrés par des enseignants non spécialisés, vacataires ou contractuels, avec des conséquences directes sur la qualité des apprentissages. Comment comprendre alors qu’un pays, qui peine à assurer un enseignement scientifique et philosophique solide à la base, laisse partir ses meilleurs spécialistes sans politique claire de rétention et de valorisation ?
Les risques pour le Sénégal sont profonds et durables. Le premier est l’affaiblissement progressif du système éducatif dans son ensemble, depuis le supérieur jusqu’au secondaire. La perte de ces compétences réduit la capacité d’encadrement universitaire, fragilise la formation des futurs enseignants et affaiblit la recherche. Le second risque est celui d’une dépendance scientifique accrue. Sans experts nationaux suffisamment nombreux, le pays sera contraint de s’appuyer sur des expertises extérieures pour des secteurs stratégiques comme l’énergie, le numérique, le climat ou les politiques économiques. S’y ajoute une rupture de la chaîne de transmission du savoir. Moins de chercheurs expérimentés signifie moins de directeurs de thèses, moins de laboratoires performants et moins d’innovation locale. Cette situation contribue aussi au découragement des jeunes chercheurs, à qui l’on envoie le message implicite que l’excellence scientifique est peu reconnue et peu protégée au Sénégal. A terme, c’est la souveraineté intellectuelle du pays qui se trouve menacée.
Il serait toutefois injuste et dangereux de stigmatiser les enseignants concernés. Ils ne partent pas par désamour de leur pays, mais parce qu’ils font face à des conditions de travail précaires, à des carrières lentes et peu lisibles, à un sous-financement chronique de la recherche et à une sous-utilisation de leur expertise. La responsabilité est avant tout structurelle et politique, et non individuelle.
Face à cette situation, le Sénégal doit impérativement changer de paradigme. Il devient urgent de mettre en place une véritable politique nationale de rétention des talents fondée à la fois sur des incitations financières, des conditions de travail dignes et une reconnaissance symbolique forte. Les carrières universitaires doivent être revalorisées par des promotions plus transparentes et plus rapides, une sécurisation des parcours et une réduction de la précarité des assistants et maîtres-assistants. Un investissement massif et durable dans la recherche est également indispensable, à travers le financement des laboratoires, l’équipement moderne, le soutien à la publication scientifique et à l’innovation. Il est tout aussi nécessaire de créer de véritables passerelles entre l’enseignement supérieur et l’enseignement moyen et secondaire afin de mobiliser les universitaires dans la formation continue des professeurs de sciences et de philosophie. Enfin, un dialogue national sur le capital humain doit être ouvert, associant l’Etat, les universités, les syndicats, les chercheurs et la Société civile autour d’une vision claire et partagée.
La fuite des enseignants-chercheurs vers la Guinée n’est pas un problème guinéen. C’est avant tout un problème sénégalais. Elle révèle les failles profondes de notre système de reconnaissance du savoir et de gestion des compétences stratégiques. Un pays qui ne protège pas ses intellectuels prépare ses propres limites. Il est encore temps d’agir, mais le temps presse et l’inaction serait lourde de conséquences pour les générations à venir.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la Coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/Sénégal
