Le samedi 20 décembre 2025, j’ai pris l’avion depuis l’aéroport d’Orly pour retrouver le pays de mes premières émotions et passer les fêtes de fin d’année avec les miens. J’avais pleinement conscience de l’empreinte carbone de ce déplacement. J’espère que Jean-Marc Jancovici comprendra la nécessité de ce voyage.
Je suis natif de Thiès, ville politique, carrefour culturel et géographique à bien des égards. Mes parents y vivent toujours, tout comme de nombreux amis. La couleur et l’odeur de cette ville restent gravées dans ma mémoire, bien que je n’y vive plus depuis plusieurs années. Je suis parti faire des études supérieures, ai obtenu des diplômes et suis resté dans mon pays d’accueil. C’est un choix politique… J’ai également passé une partie de mon séjour à Dakar, logeant dans un Airbnb sur l’avenue Cheikh Anta Diop, à quelques minutes de l’université.
A Dakar, capitale économique et politique du Sénégal, j’ai été frappé par un phénomène marquant : le coût de la vie, devenu excessivement élevé au regard des revenus moyens. Ville dynamique et attractive, Dakar concentre l’essentiel des activités économiques, administratives et professionnelles. Chaque année, elle attire des milliers de personnes venues des villages et des provinces, animées par l’espoir d’un emploi stable, de meilleures perspectives éducatives ou de conditions de vie plus favorables.
Mais cette attractivité, loin d’être uniquement synonyme de dynamisme, pèse lourd sur les infrastructures urbaines : transports saturés et, surtout, marché du logement devenu largement inaccessible pour une grande partie de la population. Dans les «beaux quartiers» comme Sacré-Cœur, Point E, Mermoz ou Liberté, les loyers atteignent des niveaux comparables à ceux de grandes métropoles internationales. Je parle en connaissance de cause : vivant à Paris et ayant voyagé dans de nombreuses capitales économiquement solides, je peux affirmer que le loyer à Dakar rivalise avec celui de ces villes.
Face à cette réalité, une question s’impose : comment vivent concrètement les habitants de cette vaste aire urbaine ? Comment une famille de trois ou cinq personnes, aux revenus modestes, peut-elle supporter un loyer représentant parfois plus de la moitié de ses ressources mensuelles ? Dans une ville où le Smig avoisine les 64 000 F Cfa, comment justifier qu’un simple plat de ceebu jën se vende jusqu’à 7000 F Cfa dans certains restaurants, ou entre 2500 et 3000 F Cfa dans des gargotes populaires ?
Un chauffeur de taxi m’expliquait devoir arbitrer régulièrement entre acheter du riz ou régler ses factures d’électricité. Dans ce contexte, l’accès aux loisirs, à la culture ou aux plaisirs simples devient un privilège. Aller au cinéma, boire un café en bord de mer, sortir au restaurant ou pratiquer une activité sportive relève, pour beaucoup, d’une dépense superflue. Les ménages se concentrent sur l’essentiel : se nourrir, se loger et se déplacer pour travailler. Le moindre imprévu suffit à faire basculer un foyer déjà fragile dans une précarité plus profonde. Le constat est sans appel : pour la majorité des Dakarois, la vie quotidienne est rythmée par les privations, et l’accès aux droits sociaux fondamentaux demeure limité. Cette situation est le symptôme d’un déséquilibre socio-économique profond, nourri par une urbanisation rapide, mal planifiée et insuffisamment régulée.
Tandis que les zones résidentielles modernes se développent au bénéfice des classes les plus aisées, les quartiers populaires s’étendent sans équipements adéquats, souvent dans des conditions précaires. Dans ce paysage urbain fragmenté, l’Etat semble avoir laissé la logique du marché immobilier dominer. Les promoteurs fixent librement leurs prix, parfois sous l’influence de la demande des expatriés ou des ménages les plus fortunés, tirant l’ensemble du marché vers le haut. L’absence de contrôle des loyers, conjuguée au manque de politiques ambitieuses de logements sociaux, accentue les inégalités.
Ailleurs, le plafonnement des loyers, les aides au logement ou la construction publique massive ont permis d’atténuer ces tensions urbaines. Au Sénégal, ces mesures restent largement insuffisantes. Il en résulte une fracture sociale de plus en plus visible : une minorité s’adapte à la cherté de la vie, tandis que la majorité est contrainte à des sacrifices permanents. Le droit à un logement digne, pourtant essentiel à la stabilité familiale, à la réussite scolaire des enfants et à la santé mentale, devient un privilège réservé à quelques-uns, plutôt qu’un droit garanti à tous.
Cette réalité impose une réflexion sur les choix politiques et le développement urbain. Peut-on continuer à laisser la spéculation immobilière façonner la ville ? Comment concilier croissance économique et protection des plus vulnérables ? Quelles politiques publiques garantiront à tous un accès équitable au logement, à l’alimentation et à des conditions de vie décentes ?
Diriger un pays ou une ville ne se limite pas aux discours, ni aux apparences. Cela exige une vision claire, un courage à toute épreuve et la capacité de mettre en œuvre des politiques audacieuses capables de transformer concrètement la vie des citoyens.
Tout le reste -bavardages, débats stériles et vacarme des réseaux sociaux- n’est que bruit, qui n’influence en rien le réel et ne fait avancer ni les projets ni la société.
Garantir aux populations des logements dignes et les plaisirs simples de la vie, c’est faire un choix politique. Un choix politique que François Mitterrand qualifiait par ces mots : «Changer la vie.»
Birane DIOP
Spécialiste en stratégie et gouvernance de l’information. Diplômé de l’Université Jean Moulin Lyon 3 et du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) de Paris, il publie sur la géopolitique, la politique, les enjeux sociaux et la gouvernance de l’information.
