Le 6 mars 2026, à Berlin, Awa Fall Diop a reçu le Prix Anne-Klein pour les Femmes, décerné par la Fondation Heinrich Böll, une distinction internationale qui récompense les femmes engagées pour les droits humains, la démocratie de genre et l’autodétermination. Cette cérémonie marquait également le 15e anniversaire de ce prix prestigieux. Awa Fall Diop devient ainsi la deuxième femme d’Afrique subsaharienne à recevoir cette distinction, rejoignant un cercle restreint de militantes dont le courage a été reconnu au-delà des frontières de leur continent. C’est à cette figure emblématique dont l’engagement a traversé et transformé des générations entières, que je souhaite rendre hommage à travers ce texte.
Ce prix vient consacrer un parcours politique exceptionnel, fait de combats syndicaux, de réformes structurelles, de luttes juridiques et de stratégies féministes panafricaines. Ces aspects, largement documentés par ailleurs, ne disent pas tout de la femme et de la militante.
J’ai eu le privilège de découvrir une autre facette de Awa Fall Diop, moins visible mais profondément politique, loin des théories formalisées, mais enracinée dans une véritable pratique féministe : un rapport intime aux plantes, à la terre et au soin du vivant, comme on s’attache à un sol qui nourrit en silence ce qui, plus tard, tiendra debout. Cette découverte, faite dans les couloirs des rencontres féministes, m’a révélé une dimension de son engagement aussi discrète qu’essentielle, et m’a particulièrement éblouie par la profondeur de son amour pour les plantes et la maîtrise patiente des gestes qui les accompagnent.
Chez Awa Fall Diop, l’amour des plantes n’est ni un loisir ni une parenthèse. Il constitue une grammaire intime de la lutte : une manière singulière de penser la patience, le soin et la régénération au cœur du combat féministe. Comme elle le formule elle-même : «Mon engagement militant consiste à soigner les blessures de notre société : les blessures du patriarcat, celles générées par le capitalisme, celles de la colonisation, de l’esclavage et de la néocolonisation.» Sans se revendiquer explicitement de l’écoféminisme, cette pratique, fondamentalement située, éclaire néanmoins une éthique politique du temps, essentielle pour comprendre la constance et la profondeur de son engagement.
Awa Fall Diop se définit comme une fervente jardinière et une adepte des méthodes agroécologiques. Jardiner, pour elle, n’est pas s’extraire du monde, mais travailler la matière même de la vie, les mains dans une terre traversée par les mêmes violences que les corps et les sociétés. Ce rapport au vivant s’inscrit d’abord dans une conscience aiguë des dégradations environnementales contemporaines : prédation des sols, destruction des forêts, dérèglement climatique. Mais loin d’un discours abstrait, cet engagement se matérialise dans des gestes concrets : jardiner, semer, bouturer, composter, préserver des espèces en voie de disparition, créer une mini-forêt.
Ce qui frappe toutefois, c’est le caractère volontairement discret de cette pratique. Elle ne figure pas dans son curriculum vitae, elle est peu évoquée dans l’espace public. Awa Fall Diop parle du jardin comme d’un refuge, d’un domaine presque secret, partagé avec quelques proches. Ce retrait n’est ni un effacement ni une dépolitisation. Il s’agit au contraire d’un choix politique du soin, d’un espace où se reconstitue la force nécessaire pour durer dans des luttes marquées par une charge émotionnelle, mentale et physique considérable.
Le jardin apparaît ainsi comme un espace de résistance silencieuse, un humus politique où la lutte se repose sans jamais s’éteindre. Un lieu où, selon ses propres mots, «pendant que je sème, que je bouture, que j’arrose, je suis dans un calme, dans un apaisement qui me permet de mieux réfléchir aux exigences de notre mouvement». Un lieu où l’on ne s’expose pas, mais où l’on se prépare. Où l’on apprend à respecter les rythmes, à accepter l’attente, à composer avec le vivant plutôt qu’à le contraindre.
Le rapport de Awa Fall Diop aux plantes est aussi profondément lié à une expérience de perte et de vulnérabilité. Après le décès de son mari, compagnon de vie, ami, confident et camarade de lutte, elle traverse une période de «pré-dépression». Cherchant un soutien, elle se tourne vers la médecine ayurvédique et séjourne dans un centre du Kerala, en Inde, entouré d’une forêt de plantes médicinales.
Dans cette forêt, le soin passe par l’écoute : choisir une plante qui «parle», comme on apprend à écouter ce qui, en soi, a été abîmé mais n’a pas cessé de vouloir vivre une feuille ou une fleur qui attire, récolter, piler, transformer, se laisser masser. Les plantes deviennent alors des médiatrices du processus de guérison. Cette expérience marque durablement son rapport au vivant : à son retour, elle approfondit cette pratique du soin par le végétal, en cultivant, en plantant, en faisant croître.
Chez Awa Fall Diop, se soigner par les plantes ne signifie pas se retirer du combat. C’est au contraire une condition de sa continuité. Elle insiste sur ce point : «En tant que féministe, la charge émotionnelle, mentale et physique est telle que nous avons besoin de supports pour nous ressourcer et rester efficaces dans le combat.» Le soin n’est donc pas ici un luxe individuel, mais une véritable stratégie politique de survie, indispensable pour tenir sur la durée, collectivement.
Ce lien entre soin et engagement se renforce dans la langue : en wolof, le mot qui désigne la plante est aussi celui qui désigne le médicament. Cette proximité lexicale éclaire une conception du féminisme comme pratique de guérison. L’engagement militant consiste dès lors à soigner les blessures collectives, celles du patriarcat, du capitalisme, de la colonisation, de la néocolonisation.
Les plantes ne sont pas seulement des supports de soin ; elles constituent un véritable langage politique dans la pensée de Awa Fall Diop, une syntaxe du vivant à partir de laquelle se disent autrement la lutte, la solidarité et la transmission. Ce langage est indissociable d’une éthique du partage, que celle-ci revendique comme une dimension essentielle de la pratique féministe. «Le féminisme est, fondamentalement, un mouvement de partage», rappelle-t-elle, «partage des savoirs, partage des pratiques, partage de ce que l’on a». Dans cette logique, le soin du vivant ne peut être accumulé ni privatisé : il circule, se transmet, se donne.
C’est ainsi qu’à l’occasion du festival Jootay Ji, Awa Fall Diop multiplie volontairement ses plantes pour pouvoir les offrir. Donner une plante est pour elle un acte politique à part entière. «Quand les participantes prennent une plante et apprennent à en prendre soin, elles apprennent aussi à prendre soin d’elles-mêmes et des autres», explique-t-elle. Le geste de cultiver, puis de transmettre, devient alors une pédagogie féministe du care, fondée sur l’attention, la responsabilité et la continuité.
Cette logique du partage dépasse également les frontières des lieux et des pays. Awa Fall Diop raconte comment certaines plantes voyagent avec elle, parfois au prix de contrôles, d’interdictions ou de pertes douloureuses, tant ce lien au végétal est devenu constitutif de son rapport au monde. Faire voyager des plantes, c’est refuser l’enfermement du vivant ; c’est affirmer que les luttes féministes, comme les graines, traversent les espaces, se déplacent, prennent racine ailleurs et se transforment selon les contextes.
Le cactus, par exemple, devient une métaphore centrale de la résilience féministe. «Le cactus supporte tous les mauvais traitements sans mourir», explique-t-elle. «Comme les femmes, qui endurent toutes les formes d’oppression mais continuent à vivre. Et quand on s’approche trop près, le cactus rappelle qu’il a des épines.»
Le jasmin, quant à lui, enseigne la patience comme on apprend à attendre une saison sans certitude de floraison. Elle raconte : «Je pensais que mon jasmin était mort. Et un jour, après la pluie, j’ai vu un peu de vert apparaître. Cela m’a appris que ce que l’on croit impuissant peut receler une force extraordinaire.» Cette leçon devient politique : dans les luttes féministes, l’absence de résultats immédiats ne doit pas mener au découragement. Comme le souligne Awa Fall Diop, «si nous comprenons que le moment dans lequel nous luttons n’est qu’une phase d’une tragédie historique, nous savons alors que ce n’est pas à cette étape de l’histoire que tous les problèmes seront résolus». La patience devient ainsi un élément stratégique, indissociable de l’espoir.
L’image végétale de la floraison et de la fructification permet de penser le temps de la maturation du féminisme, ce temps lent où ce qui a été semé bien avant nous commence, enfin, à porter ses fruits. «J’ai connu la saison de la floraison, mais aussi celle de la fructification», dit-elle. «Aujourd’hui, le fait que nous soyons là, avec nos âges différents, est le résultat de cette fructification.» Awa Fall Diop évoque une vie militante marquée par ces deux saisons : celle où l’on fleurit, où l’on initie, où l’on ouvre des chemins ; et celle où l’on voit émerger les fruits, incarnés par l’arrivée de nouvelles générations qui poursuivent la lutte.
Ce rapport au vivant n’est jamais innocent politiquement. Il s’inscrit dans une critique plus large des systèmes dominants. Awa Fall Diop établit un parallèle explicite entre la manière dont le capitalisme, le patriarcat et le néocolonialisme traitent les femmes et exploitent le vivant de manière générale. Face à ces logiques, l’agroécologie et le soin du végétal deviennent des pratiques de refus. Cultiver, préserver, régénérer, c’est contester le diktat des multinationales, la destruction des sols, l’empoisonnement des corps. Sans se définir comme écoféministe au sens théorique du terme, Awa Fall Diop incarne néanmoins, dans la pratique, une articulation puissante entre féminisme, environnement et justice sociale.
Observer Awa Fall Diop dans son jardin, c’est comprendre autrement son engagement féministe : voir comment une lutte se cultive, s’arrose, se protège, parfois se met en jachère pour mieux repartir. Ce que révèle son amour des plantes, c’est une manière de tenir dans la durée et de penser la lutte comme un processus vivant.
Cette grammaire végétale de la lutte n’est ni marginale ni anecdotique. Comme elle le rappelle avec force : «La patience est une vertu cardinale du féminisme. Sans patience, il n’y a pas d’espoir.» Elle éclaire en profondeur ce que récompense aujourd’hui le Prix Anne-Klein : non seulement des victoires politiques visibles, mais une éthique du combat attentive aux rythmes du vivant et à la croissance patiente des luttes.
Pour les générations plus jeunes de féministes, cette approche rappelle une chose essentielle : lutter, c’est aussi cultiver.
Par Fatou Warkha SAMBE
