Dans l’argumentaire des pastéfiens pour vilipender et établir la nullité de Senghor, Diouf et Sall, cette assertion figure toujours en bonne place :

«Au début des années 60, la Corée du Sud qui partageait la même ligne de départ que le Sénégal et bien d’autres pays pauvres dans la course au développement, a réussi son décollage économique dans un délais bref, larguant loin derrière elle les trainards comme nous.»

Le 3 avril dernier, commentant l’allocution du président de la République sur une chaîne Tv de la place, le ministre Cheikh Tidiane Dièye a confirmé l’interminable propension des responsables, chroniqueurs et influenceurs de Pastef à servir cette antienne.

La question qui surgit est de comprendre la cohérence d’une telle appréciation bienveillante pour la Corée du Sud lorsqu’elle émane de souverainistes intransigeants dont le commandant en chef s’est auto-proclamé gardien de la révolution. En effet, ce pays est quasiment un protectorat depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, tout comme son voisin, le Japon, un autre chouchou de notre Premier ministre qui, à l’occasion, lui fait des mamours (écouter le compte rendu de son voyage au Japon il y a quelques mois.)

Cette comparaison paraît difficilement tenable au regard des conditions particulières qui ont présidé à l’essor de la Corée du Sud.

En 1945, ce pays, qui était un territoire uni, est libéré après trente-cinq ans de colonisation japonaise. En attendant de statuer sur son sort, les deux grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale l’occupent : Les communistes soviétiques au Nord et les capitalistes américains au Sud. Mais à partir de 1947, l’alliance nouée pendant la guerre entre les deux grands se fissure et se transforme en une rivalité idéologique ou guerre froide, avec une forte incidence sur le devenir de la Corée. Chacune des deux entités ambitionne alors d’unifier le pays à son avantage. En 1950, les communistes nord-coréens envahissent le Sud, suscitant une réaction musclée des Usa. Après trois années de guerre, survient un accord au terme duquel une fin de conflit sans vainqueur est déclarée, de même qu’une partition du pays : au Nord, une République démocratique et populaire de Corée d’obédience communiste, alliée de l’Urss ; au Sud, une République de Corée du Sud capitaliste soutenue par les Usa.

En Corée du Sud, la signature d’un traité de défense avec les Etats-Unis permet l’installation de bases aériennes, terrestres et maritimes, ainsi que la présence permanente de troupes Us protectrices contre la Corée du Nord (près de 30 000 soldats aujourd’hui). Par des aides financières massives et un soutien à l’industrialisation, les Usa s’engagent à impulser le développement économique de la Corée du Sud. Les relations de coopération établies entre les deux pays sont renforcées en 2007 par un accord de libre-échange qui offre davantage de facilités d’accès au marché américain pour les productions textiles, électroniques, automobiles et les constructions navales, ainsi que des garanties pour la sécurité des investissements sud-coréens aux Usa.

Le Japon, écrasé sous les bombes atomiques américaines en 1945, a, par la suite, bénéficié de son bourreau, d’aides massives pour sa reconstruction, ainsi que d’une protection militaire à partir de bases établies sur son sol et où stationnent aujourd’hui encore 50 000 soldats américains. Cette présence étrangère est dénoncée par une partie de l’opinion nipponne.

Evidemment, les libéralités de l’oncle Sam ne vont pas sans contrepartie, à savoir un alignement aveugle du Japon et de la Corée sur les positions anticommunistes du camp occidental, sous la houlette des Etats-Unis d’Amérique.

Oui, la Corée du Sud a réussi son décollage économique dans un délai rapide qui impressionne le monde. Sans minimiser le génie de son Peuple, d’autres facteurs explicatifs aussi déterminants, liés à la géopolitique, sont incontournables.

—Dans un contexte régional très chargé, marqué par des guerres civiles incessantes, des révolutions, des coups d’Etat fréquents et des conflits inter-impérialistes, le Japon et la Corée du Sud, par la grâce du parapluie américain, ont préservé leur sécurité et leur stabilité, minimisé leurs dépenses en armement et consacré l’essentiel de leurs ressources aux investissements productifs.

—La proclamation d’une République populaire de Chine d’obédience communiste, en octobre 1949, a marqué une extension de la guerre froide en Asie, et créé une nouvelle donne qui n’allait pas sans une réaction du camp occidental. Les Usa mirent aussitôt en branle une politique d’endiguement axée sur la diplomatie du dollar. Points avancés du dispositif militaire occidental en Asie pacifique face au bloc communiste formé par l’Urss, la Corée du Nord et la Chine, la Corée du Sud et le Japon se voyaient en même temps assigné le rôle de vitrines devant présenter ce que le capitalisme offre de meilleur du point de vue du développement économique et social. Il fallait coûte que coûte démontrer la supériorité du capitalisme sur le communisme, susciter une envie de bien-être et de liberté chez les peuples voisins soumis au diktat des régimes communistes, et restreindre l’attrait que le collectivisme soviétique pourrait exercer sur les peuples d’Asie. Pour ce faire, les Américains n’ont pas lésiné sur les moyens.

Comparaison n’est pas raison. Il est totalement inapproprié de comparer les cheminements de la Corée du Sud et du Sénégal en faisant abstraction d’éléments essentiels liés aux contextes de part et d’autre.

Bocar A. KANE

Enseignant à la retraite