La science ne prémunit pas forcément du tribalisme, il lui arrive même d’en être un instrument. De tout le temps, elle a été le prétexte des grandes comme des petites choses : la posture scientifique ne prémunit donc pas contre les postures partisanes. L’utilisa­tion de la science à des fins politiques est aussi vieille que la science elle-même. Ce qui se passe dans les grandes puissances avec les complexes militaro-industriels est une parfaite illustration. Les moyens, la direction des recherches, le choix des applications de la science, la mesure des conséquences de ces applications, etc. : tout cela est décidé par le pouvoir politique. On a même l’impression que c’est la guerre qui commande certaines dé­cou­vertes scientifiques, tellement leur application militaire a la primauté sur tout le reste.

S’il m’était permis de faire un postulat dans ce sens, je dirais que l’idéologie est présente en amont et en aval dans l’évolution de la science. En amont parce qu’on ne décide presque jamais de faire une recherche dans un domaine par pur hasard : il y a des motivations qui ne sont pas forcément scientifiques. Mieux, les experts choisis et mis en exergue le sont très souvent par décision politique. Les Africains qui parlent de décolonisation des savoirs savent parfaitement bien ce que recouvre le concept d’«épistémologie de l’ignorance». Certains savoirs sont ignorés, ostracisés, en raison de l’appartenance à des groupes eux-mêmes ostracisés (femmes, noirs, etc.), des individus peuvent être victimes de ce rejet, qu’il soit tacite ou institutionnalisé. Pourquoi les connaissances botaniques de nos cultures et leurs applications médicinales sont quasiment perdues alors qu’elles ont toujours permis de soigner et de guérir ? Il faut ajouter qu’à l’inverse de l’ostracisme dont peuvent être victimes des savoirs ou des sachants, il y a le blanchiment d’idées, consistant pour un groupe d’universitaires à former une sorte d’engeance intellectuelle dont les publications se légitiment réciproquement pour une promotion scientifique d’auteurs et de leurs thèses. En aval, la science est également infestée d’idéologie, car les interprétations de ses résultats ainsi que les diverses applications qui en résultent ne sont pas l’affaire de n’importe qui. Dans le domaine de la biotechnologie par exemple, les Etats sont extrêmement frileux et regardants sur la recherche.

La question de savoir s’il y a une frontière entre science et idéologie est donc essentielle et pour la science et pour la démocratie. Car pour sauver la science de l’involution ou de la décroissance, on doit la protéger contre l’idéologie. Inverse­ment, pour protéger la société d’une technocratie qui ne serait finalement qu’un maquillage d’une tyrannie ou d’une volonté de puissance sournoise, il faut protéger la société et la politique des exutoires scientifiques ou «scientisantes».

Depuis la révélation des opérations Trs (qualifiés par les uns d’ingénierie financière et par les autres de dettes cachées), on entend des inférences paresseuses allant dans le sens d’un acharnement de la finance internationale et des agences de notation contre le Sénégal. Ce n’est vraiment pas sérieux : comment peut-on adhérer à des règles de jeu et dénoncer leur application en cours de jeu ? Il y a de l’incohérence à affirmer, d’une part, que les institutions financières internationales complotent contre le Sénégal et, d’autre part, avancer l’argument selon lequel c’est par choix que notre pays a trouvé des sources innovantes de financement de sa dette. Comment le Sénégal peut-il solliciter un programme du Fmi, se voir faire poiroter indéfiniment et prétendre que le Sénégal a choisi de se tourner vers ces formes d’endettement ? A moins de vouloir reposer le débat, inutile ici, sur le rapport entre la nécessité et le choix, nous devons admettre que si le Sénégal pouvait accéder à un endettement plus clément et plus important, il l’aurait fait : sañuta bañ saña nangu donc !

Recourir au marché régional, ce n’est pas une nouveauté, mais il faut juste dire aux citoyens que nos besoins de financement ne peuvent pas être couverts par ce marché. Prétendre que le Sénégal subit les foudres de la finance internationale est pour moi une belle traduction de ce que René Girard1 théorise sous le concept de mécanisme de la victime émissaire. C’est un mécanisme entre le social et le psychologique consistant par lequel un groupe projette ses peurs, ses tensions et sa violence sur une minorité, un étranger ou un ennemi imaginaire. La victime émissaire permet au groupe d’évacuer, de façon tacite, ses fautes et crimes sur autrui, pour ne pas avoir à en endosser la responsabilité. Ceux qui suivent la lutte traditionnelle, et même les autres sports, savent de quoi nous parlons ici : la défaite est toujours rejetée sur les adversaires trop mystiques ou sur l’arbitrage partisan, ou encore sur une maladie…

Ce à quoi nous assistons avec cette fable de la dette cachée est une illustration du mécanisme de purification qui consiste, par une violence symbolique, comme l’explique Jacques Se­melin2, à ««refonder» le groupe, aux dépens d’un «Autre» à exclure ou à bannir.». On diabolise le régime sortant, puis Diomaye et enfin (en attendant d’autres échecs) les institutions financières internationales. Ce n’est tout simplement pas sérieux ! Cette «refondation vise son refaçonnage identitaire tout autant que sa purification rédemptrice» (pour reprendre le mot de Jacques Semelin), est bâtie sur un mythe ou, plus exactement, un mensonge qui mobilise le groupe autour du ressentiment, de la haine et de la nécessité de leur trouver un exutoire. Ce n’est ni glorieux ni viable : tôt au tard, ce régime devra faire face à ses responsabilités et arrêter de trouver des boucs émissaires à travers une rhétorique huilée pour pêcher les foules.

Il ne faut donc pas céder au mythe de l’expert : ils sont avant tout des membres d’une communauté dont ils portent les peurs, les espérances, les convictions qu’ils ont parfois du mal à dissocier de leur science. Prétendre que la dette est une affaire d’expert serait un précédent dangereux, car c’est la meilleure façon d’écarter le contrôle citoyen direct par la délibération sur toutes les questions. Ceux qui par contre opposent à la moindre critique que les ennemis du régime ne veulent pas qu’il réussisse, sont soit de mauvaise foi, soit de vrais manipulateurs qui ne sont ni dans la science ni dans la posture démocratique : ce sont des despotes éclairés.

Texte d’illustration, Gloria Origgi3 :

«L’expertise est une autorité déléguée. Et, comme toute forme d’autorité en démocratie, les processus pour la légitimer ne doivent pas faire appel à une capacité cognitive particulière des citoyens. Les cito­yens analphabètes, les citoyens provenant de contextes religieux et culturels différents, les jeunes et les vieux, tous ont voix au chapitre, non sur l’expertise, mais sur ses con­nexions avec les politiques dans le cadre desquelles elle a été sollicitée. C’est cela la division du travail cognitif dont a besoin une société dépendant des experts, pour éviter un tournant technocratique qui est parfois présenté comme une évolution inévitable de nos formes de vie. Les sociétés peuvent s’améliorer et changer elles-mêmes sans «s’optimiser» : le devoir principal de l’épistémologie politique est de ménager un espace pour le débat, l’erreur et la révision.»

Alassane K. KITANE

1 Le bouc émissaire, René Girard Grasset, 1982

2 Jacques Semelin, Purifier et détruire, Usages politiques des massacres génocidaires, Seuil, 2005.

3 La vérité est une question politique, Ch. 3, § «Raison et autorité : vers une épistémologie politique, © Editions Albin Michel, 2024.