C’est avec beaucoup d’intérêt et d’attention que l’étudiant en sciences politiques que je suis a lu votre article. En trempant votre plume dans l’encrier, vous montrez que l’intellectuel est le fruit de son époque et que sa vocation doit consister à éclairer la lanterne de ses concitoyens.
La lecture de cet article soulève des questions dans l’esprit de l’étudiant que je suis, qui n’a pu s’empêcher de replacer votre réflexion dans celle d’une multitude de travaux universitaires concernant la démocratie sénégalaise. Cette confrontation résulte du fait que votre article a le mérite de pouvoir être mis en corrélation avec n’importe quelle contrée géographique où la démocratie constitue un idéal aux yeux de ceux qui l’habitent.
La démocratie, comme idéal d’une société bien gouvernée, appartient au patrimoine commun de toutes les civilisations, bien qu’elle ne soit pas toujours désignée par le même terme. Toutefois, sa concrétisation est source de divergences, car si les uns en magnifient les bienfaits, d’autres la pourfendent.
La réflexion proposée par M. Thioune pourrait, au-delà du seul référendum, interroger l’ensemble des périodes de compétition électorale auxquelles notre pays a été confronté depuis son accession à l’indépendance.
Loin de nier les conquêtes démocratiques dont des hommes animés par les valeurs de justice et de dignité ont été les promoteurs, il apparaît nécessaire de porter un regard critique sur la démocratie sénégalaise et d’œuvrer à son approfondissement par l’ensemble des composantes de la société.
Au regard des périodes tumultueuses qui ont rythmé notre vie politique, ainsi que des escarmouches récurrentes entre les différents acteurs politiques, la vitalité démocratique sénégalaise, souvent louée, apparaît davantage comme un équilibre dynamique fondé sur la gestion stratégique du pluralisme que comme l’expression d’un véritable habitus démocratique, lequel supposerait une participation effective des citoyens aux processus de prise de décision.
Cette centralité de l’Etat dans la fabrication du politique a sécrété une logique unitaire censée garder la mainmise sur le pluralisme sans recourir à des moyens répressifs, par l’entremise «de la cooptation et de la distribution de prébendes». Le pluralisme formel ne se veut ainsi qu’un moyen de neutraliser la diversité des opinions tout en garantissant l’hégémonie de l’Etat.
La notion de «démocratie des lettrés», telle que théorisée par Aminata Diaw Cissé, renseigne suffisamment sur le mécanisme à l’œuvre : le débat politique se fait entre l’élite politique et administrative, dans une logique d’exclusion des classes populaires. L’apparente stabilité institutionnelle devient ainsi tributaire d’une régulation élitaire du champ politique, et non de la résultante d’un consensus entre les différentes composantes de la société. Cela conduit à nuancer le mythe de l’exceptionnalisme démocratique sénégalais.
Même l’alternance de 2000, qui préfigurait une rupture historique dans les mœurs politiques en mettant fin à la gestion socialiste du pouvoir après quatre décennies, apparaît plutôt comme une recomposition s’appuyant sur «un islam transformé en espace de débat et sur un clientélisme pluraliste», comme le montre Foucher. La conflictualité s’inscrit même au cœur de l’activité politique.
La stabilité démocratique sénégalaise apparaît alors comme une stabilité conflictuelle, où la gestion de plusieurs factions devient nécessaire à la consolidation du pouvoir étatique.
L’absence d’un véritable dialogue démocratique, supposant l’inclusion effective des citoyens, ne semble dès lors pas consubstantielle à la vie politique sénégalaise. Les citoyens, en dehors des périodes d’ébullition du front social, paraissent ainsi être tenus à l’écart de la vitalité démocratique.
Cette lecture tend ainsi à faire voir la structuration du système politique autour de «partis-cartels», avec comme caractéristique principale un embrouillement entre l’appareil d’Etat et les organisations partisanes. Les partis se dévoient ainsi de leur but premier, qui est de concourir aux suffrages des électeurs en étant porteurs de projets idéologiques différenciés, mais apparaissent alors comme des moyens d’enrichissement. Cette configuration du champ politique entretient la «transhumance politique». Ce procédé annihile ainsi toute la substance compétitive dont l’espace politique doit être le lieu par excellence.
Les mécanismes traditionnels de régulation s’érodent et le recours aux ressources institutionnelles devient accru en vue de l’entretien d’une clientèle politique. Lorsque les canaux de régulation du champ politique se saturent sur fond de climat anxiogène, la stabilité et l’ordre dont la démocratie est porteuse, s’érodent, débouchant ainsi sur des cycles de violence, comme l’atteste la période 2021-2024.
La bipolarisation du landerneau politique que cette séquence temporelle a charriée voit ses ramifications se poursuivre jusqu’au moment où sont écrites ces lignes.
Les multiples agissements de nos politiques et leurs querelles de chapelle ne reflètent que le niveau d’une indifférence déconcertante ou d’un mépris envers ceux qui les ont portés au pinacle. L’urgence doit donc résider dans la mise en œuvre d’une entente fusionnelle entre les citoyens et les politiques en dehors des périodes d’effervescence politique.
Le professeur insiste sur un point qui, à lui seul, résume l’un des problèmes majeurs qui entravent l’épanouissement démocratique au Sénégal : la qualité de l’espace public.
Ce dernier se trouve aujourd’hui confronté à l’influence de certains acteurs qui ne consentent d’importants efforts que pour imposer leurs discours et leurs visions. C’est en ce sens que la publication de ce texte, d’une importance capitale, renseigne sur le rôle prépondérant de l’intellectuel, capable de contribuer à préserver ce qui peut encore l’être malgré les tumultes de notre époque.
Moustapha GUEYE
Etudiant en Sciences politiques
Fsjp-Ucad
