Mon ami Abdellah Taïa m’a fait l’amitié de m’envoyer une bonne partie de son œuvre -des romans à gogo. J’ai pris langue avec le romancier le jour où il présentait avec enjouement, dans un pays où ses livres ne connaissent pas un grand succès du fait de leur trame subversive et peccamineuse, son dernier roman : Le Bastion des larmes -opus qui lui a valu le Prix Décembre 2024 et le Prix de la langue française. Nous avons échangé quelques mots dans une très bonne ambiance, alors que certains de ses lecteurs discrets se hâtaient pour avoir une dédicace ; et je lui ai dit avec enthousiasme mon impression sur son travail remarquable. Sans doute les textes du romancier sur sa société conservatrice, qui ignore les bonnes choses à conserver au point d’exclure des parties d’elle-même, sont-ils séminaux. Des romans tels que Le Jour du roi (Prix Flore 2010), Infidèles, Celui qui est digne d’être aimé, La Vie lente… ont été acclamés par la critique et traduits dans plusieurs langues. L’on retrouve, dans les livres de ce passionné de cinéma, ses thèmes de prédilection : la famille nombreuse, la pauvreté, l’homosexualité, l’exil, la ville de Salé, etc.

Avec son style haché et incisif, qui est parfois soporifique mais toujours élégant, Abdellah Taïa s’attèle à perturber, comme tout écrivain sérieux, la tranquillité du discours dominant. A savoir l’interrogation de ces certitudes si naturelles et irréfragables à première vue, mais dont les fondements scientifiques sont fragiles. Ces discours sont si ancrés en nous, au point que faire leur archéologie devient superfétatoire. Voilà, pense-t-il, tout le danger. Il montre, avec les outils dont dispose le romancier, que les régimes de vérités des sociétés humaines remplissent une fonction défensive, permettant ainsi l’exclusion des dissidents de l’ordre social. Qui, du haut de leur liberté, ont décidé de transgresser les «verdicts sociaux», et de réorganiser l’assignation des places.

La pauvreté est un sujet qui revient dans tous les livres de Abdellah Taïa. Il montre que les pouvoirs publics ne proposent pas grand-chose aux classes populaires, dans un Maroc obnubilé par les infrastructures pour donner une certaine image à la Communauté internationale. Au grand dam de l’éducation et de la santé. Ces milieux martyrisés sont des mouroirs ; la violence qu’on y exerce n’a pas de limite. L’image on ne peut plus sombre que le romancier donne à la ville de Salé nous permet aussi de réfléchir, de façon beaucoup plus globale, sur la manière dont nos démocraties sont menacées par l’indigence matérielle et l’exclusion des minorités, du fait des agissements d’une oligarchie. Au fond, dans nos sociétés, nous avons donné aux hommes politiques, aussi idiots soient-ils, le droit de vie et de mort sur les citoyens. En effet, l’élite politique a la capacité de voter des lois qui persécutent des minorités et violent des droits fondamentaux ; elle peut aussi, comme c’est dans l’esprit du temps depuis le début des années 1980, décider arbitrairement de la diminution ou de la suppression des aides sociales, plongeant ainsi des milliers de familles dans une pauvreté extrême. De fait, le travail du romancier nous invite à cogiter sur ce que les pouvoirs publics proposent réellement aux classes populaires, qui sont les vraies victimes des politiques publiques ; et les réponses que l’on retrouvera, semble-t-il, pourraient être décisives pour la contexture sociale de nos démocraties.

Taïa est aussi un écrivain de la masculinité. Il développe, dans ses romans (comme il le fait si bien dans L’Armée du salut, Seuil, 2006), l’idée selon laquelle l’institution de la masculinité est précieuse dans les milieux défavorisés. Pour les laissés-pour-compte du récit national, ces gueux, faire mal aux autres, à savoir les femmes et les enfants, devient une forme d’exutoire, ou de vie. Ils s’agrippent à la masculinité comme un naufragé sa bouée de sauvetage, car il faut tout de même qu’ils donnent un sens, fût-il infamant, au vacuum de leur existence. La violence du fantasme de la virilité s’exerce sur les corps des femmes comme sur ceux des hommes. L’on enseigne à ces derniers d’avoir un rapport au monde extrêmement violent, en faisant preuve de brutalité et d’indifférence ; quant aux femmes, l’institution leur impose une tenue proverbiale, qui se manifeste par la soumission, l’invisibilisation et la capacité à recevoir la violence sans dire mot, au nom des normes sociales. La masculinité, selon Abdellah Taïa, ne tolère pas les autres comportements qui remettent en cause les fondements de son discours. Lesquels déterminent, en fonction de l’esprit du temps, ce que l’on peut appeler les politiques du corps. Toutes les formes de dissidence sont réprimées avec une violence insoupçonnée. Et les tapettes, les tantouzes, les efféminés… sont les premières victimes.

L’on retrouve aussi, dans la littérature de Abdellah Taïa, les traumatismes d’un exilé. Ou la susceptibilité d’un migrant. L’écriture lui permet, comme tant d’écrivains exilés, de mettre une distance entre son repaire et sa société d’origine, et de faire un effort de détachement. En France, où il vit depuis quelques décennies, son intégration parfaite dans la société, comme tous les migrants, est en grande partie différée par le racisme. L’époque étant à la détestation, on lui rappelle, par divers moyens, et à chaque occasion, qu’il n’est qu’un écrivain francophone, même s’il publie ses romans aux Editions du Seuil ; qu’il n’est pas (et ne sera pas) de la communauté des semblables, en dépit de sa volonté et de son talent. Le romancier considère, avec ironie et humour, que le racisme devient de plus en plus décomplexé, et que sa dissémination dans le corps social, à cause de l’ascension vertigineuse de l’extrême droite, est normalisée. Achille Mbembe parle, à juste titre, dans Politiques de l’inimitié (La Découverte, 2016), de «nanoracisme», à savoir «cette forme narcotique du préjugé de couleur qui s’exprime dans les gestes apparemment anodins de tous les jours, au détour d’un rien, d’un propos en apparence inconscient, d’une plaisanterie, d’une allusion ou d’une insinuation, d’un lapsus, d’une blague, d’un sous-entendu et, il faut bien le dire, d’une méchanceté voulue, d’une intention malveillante, d’un piétinement ou d’un tacle délibérés, d’un obscur désir de stigmatiser, de souiller celui que l’on ne considère pas comme étant des nôtres». En un mot, la libération de la pulsion raciste est l’un des maux de notre époque. Et le romancier a l’intelligence de ne pas l’occulter.

Le travail de romancier de Abdellah est intéressant, car il nous pousse à interroger nos certitudes. N’ayant pas de réponses définitives à donner, comme tout romancier, ses livres ont tout de même le mérite de questionner les rapports de nos sociétés à l’altérité, aux minorités, à l’utopie, au devenir, à la vie… Son œuvre séminale est une invite au changement, lequel est la méthode pour créer de nouvelles politiques du vivant.

Par Baba DIENG