Près de deux ans après l’alternance politique au Sénégal, la promesse de rupture et de transparence est-elle en train de se heurter à la réalité du pouvoir ? Entre l’emballement médiatico-judiciaire de l’affaire Aser, le statu quo persistant à l’Onas, les zones d’ombre autour des 8 milliards destinés aux sinistrés de Bakel et la gestion contestée des indemnisations post-émeutes, la Société civile s’impatiente. Pour aller plus loin, nous recevons Babacar Mbaye Ngaraf, coordonnateur de la plateforme citoyenne Nay Leer. Sans détour, il dresse un bilan sans concession des lenteurs administratives et rappelle les exigences républicaines de reddition des comptes.
L’affaire Aser a connu de nouveaux rebondissements depuis le communiqué du Pjf. On assiste à un soudain emballement avec la publication du livre de notre confrère Bachir Fofana et la conférence de presse du député Thierno Alassane Sall, qui a détaillé les transactions. Comment appréciez-vous cette effervescence ?
Depuis le mois de septembre 2024, la plateforme citoyenne Nay Leer réclame la lumière sur cette affaire Aser. S’en est suivie une mobilisation exemplaire des citoyens, exprimant ainsi une fois de plus leur intransigeance quant à la transparence et à la bonne gouvernance dans la gestion des deniers publics.
C’est l’occasion, pour moi, de magnifier l’engagement inaliénable de personnalités de la Société civile, des médias et de la classe politique, comme Thierno Alassane Sall, Badara Gadiaga, Bachir Fofana, le Forum du justiciable, Cheikh Yérim Seck, Abdou Nguér ou encore Omar Faye Ridiaal.
Selon vous, pourquoi ce dossier traîne-t-il autant ?
Je ne saurais le dire avec certitude, mais dans tous les cas, les autorités compétentes sont tenues de faire toute la lumière sur les faits et d’informer l’opinion publique de manière complète et objective. Quand le silence s’installe sur des montants aussi astronomiques, cela alimente toutes les suspicions de compromissions politiques ou de protection de certains acteurs. Les autorités ont l’obligation morale et légale de rompre ce silence.
A l’heure du Jub, Jubal, Jubanti, l’Etat est tenu de tirer cela au clair. Il s’agit d’une question essentielle pour ce régime qui avait suscité d’énormes attentes sur la reddition des comptes et la gestion vertueuse des deniers publics. L’immense espoir suscité par cet appel auquel les Sénégalais ont fortement adhéré, ne doit pas s’effilocher sous le poids de la partisannerie et des calculs politiciens.
L’Aser n’est pas un cas isolé. Il y a aussi le dossier de l’Onas avec le blanchiment de Cheikh Dieng qui maintient ses accusations contre son ancien ministre de tutelle. S’y ajoutent l’affaire des 8 milliards des inondations de Bakel en 2024 dont les populations disent n’avoir rien vu, et les 5 milliards versés aux victimes des émeutes politiques alors que les commerçants pillés attendent toujours. Pourquoi ces dossiers piétinent-ils ?
Nay Leer a toujours estimé que la transparence et la vérité constituent des obligations républicaines auxquelles nul ne peut se soustraire. Elles demeurent les meilleurs remparts contre les soupçons, les polémiques et l’impunité.
Le dossier de l’Onas est le parfait exemple du «système» que les Sénégalais ont pourtant voté pour changer. On assiste à des querelles de personnes, des limogeages et des rapports de force internes. Ce statu quo montre que l’Administration publique a du mal à se défaire de ses vieux démons : le manque de transparence dans les marchés publics et l’absence d’audits indépendants immédiatement mis à la disposition du public.
Qu’en est-il de la situation à Bakel et des indemnisations ?
L’affaire des 8 milliards de Bakel est un véritable scandale humanitaire et moral. Huit milliards ont été annoncés en grande pompe pour soulager la détresse de nos compatriotes du bassin du fleuve Sénégal suite aux crues de 2024. Si les populations locales affirment n’avoir rien reçu, la question doit être posée directement au gouvernement : où est passée cette enveloppe ? A-t-elle été absorbée par des lourdeurs bureaucratiques ? A-t-elle été réorientée ? Nay Leer exige un audit complet et publié de la gestion de cette crise. On ne peut pas faire de la politique sur le dos de citoyens sinistrés, d’autant qu’aucune action n’a été intentée à notre connaissance pour élucider cette affaire.
Pour ce qui est du versement des indemnités, la République ne doit pas trier ses victimes. Le gouvernement ne peut pas soutenir les familles de ceux qui ont perdu la vie ou ont été blessés lors des tensions politiques sans aucune décision de Justice. Mais ignorer les commerçants, les artisans, les transporteurs et les Pme dont les outils de travail ont été vandalisés ou détruits, est une injustice flagrante. Ce traitement différencié donne l’impression d’une gestion partisane de la réparation nationale. L’Etat doit protéger et indemniser tous ses enfants, sans distinction.
Que pouvez-vous faire concrètement aujourd’hui pour aider à éclairer ces questions et faire bouger les lignes ?
Nay Leer ne va pas fléchir. La transparence n’est pas une option, c’est une obligation constitutionnelle. Concrètement, nous allons mener deux actions majeures. D’abord, nous continuerons d’alerter l’opinion publique à travers des briefings réguliers pour que ces dossiers ne soient pas enterrés par une actualité en chassant une autre. Ensuite, si le blocage persiste, nous n’excluons pas, en coalition avec d’autres forces de la Société civile, de nous constituer partie civile ou de déposer des plaintes pour pousser l’Etat à respecter ses engagements de rupture. Personne n’est au-dessus de la vérité républicaine.
Propos receuillis par Bocar SAKHO – bsakho@le quotidien.sn
