Il faut attendre la dernière page de ce document qui en compte 29 pour tomber sur 3 minuscules paragraphes consacrés au continent noir. Expliquant les priorités de la politique étrangère américaine, la très attendue Stratégie de sécurité nationale, publiée à la fin de l’année 2025, n’a pas rendu justice à l’Afrique. Ni à son importance stratégique sur la scène mondiale ni à sa place dans l’agenda 2025 de l’Administration Trump.

Une année 2025 marquée par une jeunesse en ébullition

Les données qui font de l’Afrique un continent stratégique pour les décennies à venir n’ont pas changé. Les réserves mondiales de cobalt (60% situés en Afrique) sont plus que jamais indispensables aux smartphones, véhicules électriques et à l’industrie de défense ainsi que le platinum (80% des réserves mondiales) critique pour la transition énergétique, notamment la pile à combustible, ou encore les phosphates (40%) pour l’agriculture ou l’alimentation. Evidemment, toutes ces richesses seront inutiles au continent sans transformation industrielle dans un contexte de doublement de la population africaine d’ici 2050. Selon le Fmi, 15 millions d’emplois d’ici 2030 seront nécessaires pour absorber la population plus jeune du monde.

Pour l’instant, la trajectoire est compromise, puisque seuls 3 millions d’emplois annuels sont créés. En 2025, la croissance régionale est restée résiliente, se situant à 4,1%, au-dessus de la moyenne mondiale, mais insuffisante pour réduire significativement la pauvreté ou créer les emplois nécessaires.

L’immobilisme politique

Le chômage des jeunes africains demeure le défi majeur de l’Afrique et l’on en a vu les conséquences politiques tout au long de l’année 2025 avec les protestations de la jeunesse au Maroc, Kenya, Nigeria, en Angola, au Mali.

Le paradoxe africain persiste et se paie à un prix de plus en plus élevé : alors que le continent africain rajeunit chaque jour un peu plus, l’immobilisme politique persiste avec une génération qui s’accroche au pouvoir en 2025 (Côte d’Ivoire, Cameroun, Tanzanie), ou des putschistes qui manquent à leur parole de céder le pouvoir aux civils (Guinée, Gabon, République centrafricaine), y compris après une révolte des jeunes (Madagascar). Ventre mou de l’Afrique, le Sahel est désormais l’épicentre du terrorisme mondial, maintenant que les groupes terroristes ont été chassés d’Irak et de Syrie, au point que l’on y enregistre plus de la moitié des victimes du terrorisme dans le monde.

La lutte antiterroriste pour commencer

Il n’est pas surprenant que le début du second mandat de Trump ait été marqué par une approche essentiellement sécuritaire, conforme à ses promesses principales de campagne : lutter contre le terrorisme et freiner l’immigration.

Le 1er février, seulement dix jours après son retour au pouvoir, le Commandement américain pour l’Afrique a frappé des cibles dans les montagnes des Golis en Somalie, tuant Ahmed Maeleninine, un dirigeant d’une branche locale de l’Etat islamique d’Irak et d’al-Sham (Eiis). D’autres frappes ont rapidement suivi contre al-Shabaab, une branche d’al-Qaïda, et la filiale somalienne de l’EI, positionnant l’Afrique au cœur de la stratégie antiterroriste de l’Administration.

Ce regain d’engagement militaire contrastait fortement avec la promesse antérieure de Trump de mettre fin à l’implication américaine à l’étranger, notamment en Somalie, d’où il avait retiré environ sept cents soldats américains durant son premier mandat. Les frappes en Somalie annonçaient une résurgence plus large de l’engagement militaire américain, qui se propagerait plus tard à l’Iran et au Venezuela.

La politique migratoire comme priorité

Sans surprise, l’approche sécuritaire de l’Administration Trump a dominé sa politique migratoire.

Faisant écho aux interdictions de voyage du premier mandat de Trump, la nouvelle Administration a interdit, en juin 2025, l’entrée aux Etats-Unis pour les ressortissants de douze pays dont sept africains. Des restrictions partielles ont été imposées à sept autres dont trois autres africains. L’Administration a justifié ces mesures en invoquant des menaces terroristes et une coopération insuffisante en matière de visas. Peu après, une note du département d’Etat avertissait que trente-six autres pays dont vingt-cinq nations africaines, pourraient être ajoutés à la liste s’ils ne collaboraient pas.

Les conséquences furent rapides et visibles : les joueuses de l’Equipe nationale sénégalaise de basket-ball, qui venaient participer à un stage de préparation pour l’AfroBasket, ont vu leur demande de visa rejetée. Le Tchad a réagi en imposant des mesures réciproques aux citoyens américains. A l’inverse, en mai 2025, les Etats-Unis ont accueilli à bras ouverts un groupe d’Afrikaners présentés à l’aéroport de Dulles par le secrétaire d’Etat adjoint, Christopher Landau, comme des «réfugiés blancs persécutés» à la suite d’expropriations par le gouvernement sud-africain.

Parallèlement, plusieurs pays africains ont commencé à accepter discrètement des migrants «illégaux» expulsés des Etats-Unis. En septembre, des Maliens, Togolais, Gambiens, Libériens et Nigérians ont débarqué au Ghana ; auparavant, des Vietnamiens, Laotiens et Cubains avaient été transférés en Eswatini. Malgré les protestations de l’Union africaine.

Non à l’aide, oui au business

C’est cette même logique de «l’Amérique d’abord» qui a justifié le démantèlement de l’Agence américaine pour le développement international (Usaid) le 1er juillet, sous la houlette du Département de l’efficacité gouvernementale de Elon Musk. A l’opposé des discours misérabilistes qui voudraient que l’Afrique soit la première victime de cette décision, le continent n’était pas le principal bénéficiaire de l’Usaid : en 2024, c’est l’Ukraine qui, seule, a reçu plus de 6 milliards de dollars -et historiquement, Israël, l’Egypte, le Vietnam, l’Afghanistan et la Corée du Sud ont absorbé ensemble plus de 30% de toute l’aide étrangère américaine depuis 1946.

L’équipe de Trump n’avait pas tort d’affirmer que l’action humanitaire avait depuis longtemps cessé de dominer l’aide américaine, qui privilégiait de plus en plus le développement, la sécurité et la gouvernance. En termes d’efficacité, l’aide n’a jamais sorti un pays africain du sous-développement. D’ailleurs, les envois de fonds des diasporas africaines ont dépassé l’aide mondiale au développement depuis belle lurette.

Partageant ce sentiment, certains dirigeants africains ont même défendu la décision américaine de couper l’aide humanitaire, arguant qu’elle interférait de plus en plus dans leurs affaires intérieures. Dans un climat marqué par des demandes croissantes souveraineté, certains gouvernements africains prônaient le réalisme plutôt que le ressentiment. Lors du Sommet mondial de la santé en Afrique de l’Est en janvier, l’ancien Président kényan, Uhuru Kenyatta, a souligné que Trump ne devait rien aux Africains qui «ne paient pas d’impôts en Amérique» et qu’il n’était pas approprié de «gémir». La rapidité avec laquelle les gouvernements africains ont remplacé les financements perdus de l’Usaid suggère que la fatigue de l’aide s’était déjà installée, en Afrique aussi.

C’est ici que la politique de Trump en Afrique a trouvé son public le plus réceptif.

En réalité, les Africains auraient dû depuis longtemps exiger une évaluation sérieuse du travail des agences de développement. L’initiative ghanéenne «Au-delà de l’aide» avait précisément cet objectif -et le Botswana l’a sans doute déjà réalisé, en tirant parti des revenus de son industrie diamantifère pour investir dans l’éducation des plus jeunes.

Tarifs, accords et manœuvres diplomatiques

Pour réduire un déficit commercial record de 1, 2 billion de dollars en 2024, l’Administration Trump a imposé des tarifs élevés sur les importations en provenance de près d’une centaine de pays. Plusieurs économies africaines ont été particulièrement touchées, notamment le Lesotho (50%), Madagascar (47%), Maurice (40%), le Botswana (37%), l’Angola (32%) et l’Afrique du Sud (30%). Cependant, la nouvelle politique américaine ne visait pas spécifiquement l’Afrique. L’indignation européenne face aux tarifs de 20% et les mesures de représailles du Canada après avoir été imposé à un tarif de 25% prouvent que Trump n’a pas non plus épargné les plus proches alliés traditionnels des Etats-Unis. Voire les a traités plus durement comme le prouve le refus de Marco Rubio de rencontrer la cheffe de la politique étrangère de l’Union européenne, Kaja Kallas, lors de sa visite à Washington en février, avant d’accueillir à la Maison-Blanche les présidents de la Guinée-Bissau, du Sénégal, du Gabon, de la Mauritanie et du Liberia en juillet 2025. C’était déjà plus qu’il n’avait fait durant son premier mandat durant lequel il n’avait accueilli que deux chefs d’Etat d’Afrique subsaharienne, Muhammadu Buhari du Nigeria et Uhuru Kenyatta du Kenya.

La fortune diverse des nations africaines

A présent, de nombreux gouvernements étrangers ont appris à naviguer dans la diplomatie transactionnelle de Trump. Avec toutefois des fortunes diverses.

En février, dans le New York Times, le Président congolais Félix Tshisekedi offrait aux partenaires occidentaux un accès préférentiel aux minéraux stratégiques en échange d’un soutien pour négocier la paix dans l’Est du Congo. De même, le Maroc a maintenu sa proximité avec Trump, qui avait reconnu sa souveraineté sur le Sahara occidental en 2020. Le 31 octobre, Rabat a attribué à Trump le mérite d’avoir obtenu l’approbation par le Conseil de sécurité de l’Onu d’une résolution approuvant la souveraineté marocaine comme «solution la plus viable» au différend.

En revanche, le Nigeria et l’Afrique du Sud -les deux plus grandes puissances économiques africaines- ont connu un sort inverse. Le Nigeria, bien que constituant la plus large immigration africaine des Etats-Unis, s’est rendu vulnérable, sans ambassadeur à Washington. Le pays a été frappé par des droits de douane élevés et figuré sur la liste des pays soumis à des restrictions de visa, au milieu d’accusations de mauvais traitements envers les chrétiens du pays. Ciblant l’Etat islamique sur le sol nigérian la semaine dernière, l’année de Trump en Afrique a fini comme elle a commencé : par des bombardements.

Pour l’Afrique du Sud, les relations avec Trump n’ont cessé de s’envenimer avec l’expulsion de son ambassadeur de Washington, une réunion tendue entre Trump et le Président Cyril Ramaphosa à la Maison-Blanche, et le boycott américain du sommet du G20 à Johannesburg -le premier organisé sur le sol africain. Il semble que l’engagement de Pretoria dans les Brics et sa plainte contre Israël pour génocide devant la Cour internationale de Justice soient les raisons principales de la colère des Etats-Unis.

Cibler les deux plus grandes économies africaines dans un contexte de concurrence exacerbée avec la Chine comporte des risques pour les Etats-Unis. Il semble que les considérations de politique intérieure- défendre les chrétiens et Israël- l’aient l’emporté sur ces calculs stratégiques. En conséquence, la Chine dont le commerce avec le continent était déjà cinq fois supérieur à celui des Etats-Unis, a accéléré son avance avec l’annonce en juin d’exemptions tarifaires avec les cinquante-trois pays africains.

Qu’attendre de 2026 ?

Dans l’ensemble, vue de Washington, 2025 s’est avérée bien plus intense que prévu sur le front africain.

En 2026, un accord de paix durable entre la Rdc et le Rwanda serait un accomplissement majeur pour Trump, s’il parvenait à mettre fin à un conflit qui a fait dix millions de morts. Les chances d’y parvenir sont minces, mais elles n’ont jamais été aussi grandes, alors que l’Afrique centrale prendra la présidence de l’Union africaine, sous le leadership du Burundais Evariste Ndayishimiye. Un tel succès ouvrirait sans doute la porte à une tentative de pacification -déjà annoncée- sur le front soudanais où un génocide a lieu, et dans le Sahel où la lutte antiterroriste doit se poursuivre.

Sur le plan économique, Trump a l’opportunité de s’attaquer aux obstacles structurels qui empêchent l’Afrique de s’engager pleinement dans la transformation industrielle dont les outils sont principalement américains comme les règles de conformité liées à l’usage du dollar et qui freinent l’investissement, les injustices du système financier mondial, et le coût disproportionné du changement climatique. Toute ambition en deçà de ces enjeux ne serait pas à la hauteur du siècle africain.

Directrice Afrique

Atlantic Council